Chp 11 : Instants de rêve et longs cauchemars
Elrohir ouvrit les yeux. La jeune fille était accroupie tout près de lui et caressait ses cheveux, touchant du bout des doigts le contour de son oreille. Mais dès qu’elle vit les paupières de l’elfe battre, la magie fut brisée et elle disparut dans la noirceur des arbres. Il se leva d’un bond, mais retomba à terre, pris d’un violent vertige : la fatigue et les blessures l’avaient affaibli plus que de raison. L’étourdissement passé, il se redressa, fit quelques pas hésitants, puis se mit à courir pour suivre sa piste : il la voyait encore au loin, apparaissant de temps à autre derrière les arbres, mais jamais il ne put la rattraper...
L’aube se leva, éclairant la forêt de teintes pâles, dorées et brumeuses. Elrohir marchait maintenant à la suite de l’elfe, il ne s’arrêtait pas, mais sans réellement savoir pourquoi. Elle l’attirait, bien sûr, mais une sensation étrange de déjà-vu le poussait vers elle... Peut-être un rêve qu’il avait fait lui rappelait-il cette situation... Il se rendit finalement compte qu’il la suivait uniquement parce qu’elle était la seule présence humaine qu’il ait pu voir depuis la disparition d’Elladan et Legolas...
Elladan se réveilla en sursaut : le grincement désagréable que produisit la porte de fer lorsqu’on l’ouvrit vrilla ses tympans désormais habitués au silence de la petite pièce. La lumière d’une torche brûla ses yeux accoutumés à l’obscurité, mais il entendit entrer deux personnes au pas lourd et traînant. Une voix rauque grogna tout près de lui en langage orc, et une main le prit violemment par l’épaule pour le remettre sur le côté : son autre épaule, sur laquelle tout le poids du haut de son corps reposait à cet instant, émit un craquement tandis que la douleur l’envahissait. Il se mordit la lèvre en gémissant, mais s’obligea instantanément à relâcher tous les muscles de son visage, feignant de s’être évanoui.
- Hm, c’ui-ci est encore vivant.
- L’autre est pas bien, il va pas tarder à crever !
- Bah, ca en f’ra un d’moins, toute façon on s’en fout... On a l’droit d’jouer un peu, c’est c’que ce fou de magicien a dit tout à l’heure.
- Ouais, ben pas longtemps quand même. Si on s’fait choper par l’gros lard qu’est d’garde cette nuit...
- On s’en fout, du gros lard ! C’est qu’un lèche-botte !
Elladan garda les yeux fermés, concentré pour respirer le plus lentement possible et pour détendre tous ses muscles...
Il sentit le deuxième orc s’approcher de Rùmil. L’orc attrapa l’elfe par les cheveux, mais celui-ci ne réagit pas. Elladan se demandait si lui aussi jouait la comédie ou s’il était réellement inconscient.
- Arh, c’ui-là non plus va pas durer longtemps !
- Bon allez c’est bon, on va les fouiller un peu... Y’a p’tête des trucs intéressants dans leurs vêt’ments !
- Bah, ca c’est des guerriers, pas des seigneurs, t’a vu l’état des habits ? Sont tout déchirés !
- On perd rien à vérifier. J’m’occupe de c’ui-là.
L’orc commença à palper les vêtements d’Elladan. Il trouva bientôt le flacon de verre elfique qu’il leva à la lumière de la torche :
- C’est quoi c’truc ?
- Ptêt de la gnôle ? Fais goûter !
- Quoi ? T’vas pas boire un truc d’elfe, t’es dev’nu fou mon vieux !
- Bah, tant qu’c’est fort...
- Crétin.
- Hé !
- La ferme, fouille l’autre au lieu d’dire des trucs stupides.
Le deuxième orc grogna, mais obéit et se pencha sur Rùmil pendant que celui qui fouillait Elladan débouchait le flacon. Il le renifla un court instant, puis le projeta violemment contre le mur : le cristal éclata dans une gerbe de liquide ambré.
Elrohir continuait à courir, quittant parfois le sol des yeux pour regarder l’elfe loin devant lui. Il se sentait à bout de forces, lourd et pataud, ses jambes répondait de moins en moins à ses sollicitations : il ne parvenait plus à lever à temps un pied qui se prenait dans une racine, et s’étalait à plat ventre dans la terre et les feuilles. A chaque fois, il se relevait, reprenait sa course interminable, trébuchant, soufflant, épuisé et prêt à fondre en larmes au moindre bruit suspect qui l’effrayait. Ses nerfs étaient à vif, il ne sentait plus ses pieds ni ses mains glacées, il ne savait plus que courir, courir encore, sans plus se reposer, il avait envie de tomber inconscient pour enfin ne plus avoir peur, il voulait se blottir dans les bras de son père et pleurer tout son soul, relâcher cette tension accumulée depuis plusieurs jours. Mais il ne fallait pas s’arrêter, non, pas s’arrêter, continuer, ne pas pleurer pour pouvoir respirer et toujours courir, se relever, voir la silhouette de l’elfe loin devant, chercher des yeux l’éclat de ceux des gardes de Fondcombe dans l’ombre des arbres, l’argent d’une flèche encochée dans un arc, bien tenu dans les mains d’un guerrier protecteur, mais ne jamais s’arrêter, ne rien voir d’autre que la terre, les arbres, la nuit et l’elfe, courir encore, le cœur battant à tout rompre, les pupilles dilatées par la noirceur de son chemin aveugle, la peur qui étrangle, l’épuisement qui étouffe, les bruits qui inquiètent et encore et toujours courir, sans répit, à jamais, il fallait courir, courir vers les elfes, courir vers aide et protection, courir toujours. Il n’en pouvait plus.
Il releva encore une fois la tête. Il ne voyait plus l’elfe ! La nuit était tombée depuis bien longtemps, il faisait noir, il n’y voyait presque plus rien. Pris de panique, il s’arrêta et leva les yeux à la cime des arbres, cherchant désespérément la lumière de la lune, une étoile, un feu… rien ! Il ne voyait rien ! Le noir était presque complet, il était aveugle et terrifié, épuisé, tremblant. Il tendit une main pour s’appuyer contre un tronc et posa sa paume sur une matière collante qui le chatouilla et n’avait rien à voir avec la rugosité d’un tronc d’arbre. Il laissa échapper un gémissement d’angoisse et, par réflexe, leva à nouveau les yeux pour chercher de la lumière. Un objet sifflant frôla soudain sa jambe et se ficha dans la terre à ses pieds, produisant un bruit mat. Une flèche. En une infime fraction de temps et pourtant très lentement, un brouillard blanc lumineux passa devant ses yeux. Puis tout devint noir, et il tomba en arrière.
Mon seigneur ! Mon seigneur ! M’entendez-vous ? Elrohir !
La voix était lointaine, les sons s’assemblaient en mots sans signification précise.
Elrohir !
Du noir infini et silencieux où il se trouvait, Elrohir sentit qu’il tombait en avant dans la lumière. Ses yeux s’ouvrirent à demi.
- Mon seigneur, que vous est-il arrivé ?
- Hein ?
- Que s’est-il passé ?
- Heu ?
-Vous comprenez ce que je dis ?
- Hum ? … euh… oui ! Oui, c’est bon, ça va… Enfin, non… C’est… zut…
Un visage grimaçant apparut devant lui, flou et dansant, les yeux luisaient d’une lueur rouge sang qui effraya Elrohir. Il gémit, croisa les bras devant son visage et se roula en boule sur le côté, tendu. Le dos tourné à la créature, il se rendit compte qu’il faisait encore nuit.
- Prince Elrohir, ne me craignez pas : je suis un garde de Fondcombe.
La voix était douce et inquiète. L’elfe lui parlait en sindarin, sans forcer sur sa voix, il ne se sentait pas agressé par cet inconnu. Une main se posa sur son bras pour le remettre sur le dos. Il résista un instant, puis se laissa faire. La lumière rouge qui éclairait de sang le visage de l’elfe n’était qu’une torche, plantée dans le sol à son côté. Il cligna des yeux. L’elfe, un genou en terre, portait en effet un uniforme de garde. Il avait également un arc, posé dans les feuilles. Le manche d’un poignard dépassait de sa ceinture.
- Je vous ramène à Imladris, mon seigneur. On vous cherche depuis de nombreuses journées et bien des nuits. Où sont votre frère et le prince Legolas ?
- Enlevés... Orcs…
- C’est bien ce que l’on craignait...
- Quoi ?
- Ils ont probablement été emmenés à Dol Guldur, dans la forêt de Mirkwood.
- Mais... c’es loin...
- Vous aviez disparu depuis plus d’une semaine. Depuis combien de temps êtes-vous séparés de votre frère et du prince ?
- Mais j’en sais rien, moi !
- Pardonnez-moi de vous brusquer, mon seigneur, mais nous devons orienter nos recherches. Je vous ai trouvé par hasard.
- Sais pas où ils sont, mais il faut les aider...
- Nous avons envoyé plusieurs groupes de guerriers vers Lòrien et Mirkwood. Il est heureux que vous soyez sauf...
Elrohir fit une moue boudeuse et referma les yeux. Il ne voulait pas être désagréable avec le garde, mais il était vraiment à bout de nerfs, épuisé, et il souhaitait plus que tout rentrer à Imladris, se blottir comme un enfant dans les bras de son père, qui enverrait d’autres guerriers retrouver son frère et Legolas, et ils se retrouveraient tous les trois dans la belle cité des elfes, ils se reposeraient, ils discuteraient de cette aventure et, avec le temps, en riraient, et …
Et il perdit à nouveau conscience.
Le garde éteignit la torche et récupéra son arc, puis souleva Elrohir dans ses bras et partit à grand pas vers Imladris.
