L'ombre de Dol Guldur

Chapitre treize : la pierre et le silence

Après le calme un peu étrange du chapitre douze, voilà un peu d’angoisse pour ne pas se laisser aller à trop de compassion... ;)

Amis somnambules / claustrophobes, ce chapitre est pour vous...


Elladan gisait sur le flanc, à demi conscient. Ses pensées dérivaient, sans aucun lien entre elles. Des images, des sensations, des voix elfiques ou humaines. Effacées, presque imperceptibles. Le froid achevait d’engourdir ses membres immobiles. Aucune sensation dans son corps replié. Seulement la douleur, qui parfois lui faisait reprendre ses esprits. Alors, il tentait de se concentrer sur son souffle, il s’écoutait respirer, et parfois même, il pleurait. De froid et de douleur, de peur aussi, quand les orcs s’approchaient de lui pour le nourrir de force.

Il ne savait pas si Legolas et Rùmil étaient encore à côté de lui.

Pas de bruit, pas le moindre mouvement. Seulement le noir et le silence. Oppressants. Comme si des tonnes et des tonnes de pierre écrasaient de leur masse morte et froide l’air qui l’entourait.

Ses yeux étaient grand ouverts dans le noir. Les pupilles dilatées, il tentait désespérément d’accrocher son regard autour de lui. Mais il ne voyait rien. Le noir, seulement le noir. Une nuit froide et infinie, loin des étoiles. L’angoisse qui sourdait en son cœur grandissait encore et encore, jusqu’à ce qu’il se mette à pleurer comme un enfant, jusqu’à ce qu’il s’endorme, épuisé. Et le réveil dans la nuit de pierre...

Le silence assourdissant faisait siffler ses oreilles et le bruit résonnait dans son crâne. Pas de sommeil pour guérir. Nulle voix pour l’appeler, seulement des souvenirs estompés.

Ada...

Elrond était loin, bien loin de lui.

La porte s’ouvrit dans un éclat de rire grotesque. Des pas lourds se dirigèrent vers lui. L’orc s’agenouilla, saisit sans douceur la nuque de l’elfe pour relever sa tête, et lui fourra le goulot d’une outre entre les dents. Un liquide étrangement épicé coula dans sa gorge, piquant sa langue et ses lèvres sèches. Il avala sans se poser de question. Les orcs tenaient apparemment à le garder en vie, et il devait accepter cette piètre boisson qui le maintenait en équilibre entre le sommeil et la mort. Après quelques gorgées, l’orc lâcha sa tête qui retomba durement sur le sol, se releva, et quitta la pièce sans écouter le gémissement pitoyable que venait d’émettre l’elfe.

Il retomba dans sa nuit sans étoiles dès que la lumière eut disparu.

Il était seul.


Legolas ouvrit les yeux. Il était dans le noir, allongé sur le dos. Ni ses mains ni ses pieds n’étaient entravés. Il ne ressentait rien, ni douleur, ni froid, ni faim... Ses mains tâtonnèrent à ses côtés ; il reposait sur un dallage de pierre, froid et sec. Il prit appui sur ses coudes et se redressa, tournant la tête de tous côtés, aveugle dans le noir profond. Il parvint à se mettre en position assise, les jambes étendues devant lui, et resta un instant immobile. Ses yeux ne trouvaient nulle lumière. Pas de point de repère. Il se tourna et se mit à genoux, attendit un instant que le vertige causé par ce mouvement s’estompe, puis se releva maladroitement. La nuit autour de lui ne l’aidait pas à retrouver son équilibre. Il tourna sur lui-même, avec précautions, les mains tendues devant lui comme un somnambule. Il n’y avait rien. Pas de mur proche.

Encore une fois, il chercha une lumière dans le noir, mais ce fut en vain. Il fit quelques pas en avant, tendit à nouveau les bras. Pas de mur.

Où était-il ?

Dans sa chambre. Il avait dû tirer les rideaux à cause de la pluie avant de s’endormir, et la nuit sans lune expliquait la noirceur qui l’entourait. Il craignit un instant de se cogner les jambes contre le lit de son petit frère, qui dormait avec lui. Il murmura :

- Orn’en, allume la chandelle...

Seule sa propre respiration troubla le silence de la nuit. Il chuchota un peu plus fort.

- Orn’en, allume la chandelle !

Quelques secondes étrangement longues s’écoulèrent. Sans bruit.

Encore son seul souffle.

- Orn’en !

Toujours pas de réponse. Son petit frère avait le sommeil bien lourd... Il dit plus fort :

- Orn’en, allume, s’il te plaît !

Il s’approcha du lit de l’enfant, cherchant à tâtons la couverture. Il ne la trouva pas, et tendit le bras sur le côté pour toucher la table. Il se souvenait d’y avoir déposé la petite chandelle blanche sur son socle de métal.

- Où tu l’as mise ?

Ses doigts frôlaient l’air sans jamais rencontrer ce qu’il cherchait à atteindre. Il se pencha en avant pour s’appuyer sur le lit, mais ne sentit que du vide avant de tomber à genoux sur le sol, déstabilisé par les ténèbres inconsistantes qui l’entouraient. Il resta un instant immobile, puis progressa à quatre pattes sur quelques mètres ; mais ne trouvant ni lit, ni table, il se releva à nouveau. Les bras tendus devant lui, il se dirigea vers la porte.

Il marchait dans le vide sans jamais l’atteindre.

Il se retourna vers son petit frère, et sa voix tremblait alors qu’il tentait de la rendre plus forte:

- Orn’en, je veux sortir ! Allume ! Orn’en !

Sa voix se perdit à nouveau dans le silence. Un soudain sentiment de panique fit battre son cœur plus fort qu’il ne l’aurait voulu, à tel point qu’il lui paraissait résonner tel un tambour dans l’arrière de son crâne. Sa nuque était raide. Il se rapprocha maladroitement du lit, sans réussir à l’atteindre. Il dit encore plus fort, et ce fut presque un cri :

- Allume, Orn’en, allume ! Allume ! J’ai peur !

Son petit frère ne donnait toujours pas de signe de vie. Il retourna vers la petite table où était posée la chandelle, entre leurs deux lits. Il ne la trouva pas. Il fit un pas en arrière, s’attendant à sentir le bois de son lit contre ses jambes. Encore un pas. Encore un. Pas de lit. Pas de lumière. Pas de bruit. Et son cœur qui battait de plus en plus vite dans le silence de la nuit.

- ADA, ADA ! A L’AIDE !

La panique faisait trembler tout son corps. Pourquoi son père ne venait-il pas le voir ? Pourquoi les gardes n’accouraient-ils pas à son appel ? Pourquoi Orn’en était-il tellement silencieux ?

Il glissa à terre alors qu’un violent vertige lui faisait perdre l’équilibre.

- Ada... j’ai peur... allume la chandelle...

Les paumes plaquées au sol, la tête relevée, ses yeux cherchaient de plus en plus vite à trouver de la lumière. De la lumière, quelle qu’elle soit, une torche, la lune, le soleil même si l’aube était là... Rien, rien, que du noir, un vide sans fin, sans vie, et le silence, partout autour de lui. Il ne savait plus si ses yeux étaient ouverts ou fermés. Il se laissa tomber sur le dos, étourdi, effrayé, perdu dans la nuit, et il oublia de respirer alors que des tonnes et des tonnes de silence l’écrasaient de leur poids impalpable.


Des cris aigus tirèrent Rùmil de sa léthargie. Des tambours et des pas saccadés par milliers qui faisaient trembler l’air et la pierre. Il gémit doucement et remua un peu ses membres endoloris ; ses poignets étaient toujours liés dans son dos. Il entendait passer des gobelins en grand nombre devant le cachot, et des ordres retentissaient dans un langage incompréhensible. L’elfe tenta d’ouvrir ses yeux blessés : la douleur l’arrêta alors que le sang coulait à nouveau sur son visage, et cela lui fit reprendre ses esprits. Il se concentra sur les sons qui lui parvenaient. Les créatures piaillaient de tous côtés, il ne pouvait comprendre ce qui se passait. Le bruit s’apaisa, puis s’éloigna de plus en plus, au point de disparaître complètement. Il n’y eut bientôt plus que le silence, et Rùmil se rendormit.

Des coups sourds sur la porte de bois, des voix humaines, une lumière rouge sang … Des chocs métalliques, les cris des orcs. La porte gémit, grinça, céda sous l’assaut des haches, et les nains déboulèrent dans le cachot l’arme au poing, dans un cri de rage collectif et mugissant. Rùmil ne les vit pas, mais sentit leurs rudes mains gantées le saisir et le traîner hors de la pièce.

Pendant un moment, ils cheminèrent ainsi dans le noir, traînant l’elfe sur le sol plus qu’ils ne le portaient, et le trajet fut pour lui interminable et douloureux. Il fut enfin déposé à terre et couvert d’une chaude étoffe, puis une porte se ferma et il fut à nouveau seul dans le noir.


L’attaque portée par les nains avait été rapide et efficace : les orcs avaient fui en nombre, abandonnant une grande partie de leurs positions dans les cachots souterrains. Seuls restaient encore les plus braves, et ceux-là se préparaient déjà à la bataille du lendemain. Les morts et les blessés furent laissés sur place. Durant de longues heures, les meules à aiguiser tournèrent sans repos : les orcs affûtaient leurs lames meurtrières…

Les nains étaient rassemblés dans une grande salle aux piliers de pierre, majestueuse et froide. Leur chef, debout au milieu d’eux, parla et les félicita longuement : les orcs avaient perdu plus de la moitié de leurs positions. On fit ensuite tourner des tonneaux de bonne bière, puis, au milieu des chants victorieux des guerriers nains, des torches furent allumées par centaine et éclairèrent de leurs flammes vivantes les arches de pierres de la Moria.

 

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