L'ombre de Dol Guldur


Chapitre 9


Legolas se leva à l’arrivée d’Elladan.

- Que s’est-il passé ?

Elladan ne répondit pas immédiatement, mais posa son frère à demi évanoui sur le sol et le couvrit de sa cape.

- Je ne sais pas ce qui lui a pris. Il dit avoir vu une jeune fille elfe, blessée de surcroît, et l’avoir suivie.

- Mais nous n’avons vu personne !

Elladan avait réveillé brusquement Legolas quand son frère avait disparu dans la forêt, et l’avait suivi en laissant la garde du campement à Legolas.

- Je ne comprends pas ce qui lui a pris !

- De quoi ?

- Il allait plonger dans la rivière quand je l’ai rattrapé !

- Plonger dans… Même pour rattraper une jolie fille, je ne crois pas qu’il soit assez fou pour sauter à l’eau !

- Il avait l’air sonné quand je l’ai attrapé… je ne sais pas pourquoi... je n’ai pas l’impression qu’il ait cogné une branche ou quoi que se soit pendant sa course dans la forêt.

Legolas haussa les épaules.

- Je ne sais pas, moi je n’ai rien entendu, il ne s’est rien passé pendant que vous étiez absents.

Le visage de la petite elfe hantait les rêves d’Elrohir. Il la voyait pleurer au bord de la rivière, sans qu’il ne puisse rien faire. Il la voyait saisir son épaule en grimaçant, il entendait encore sa respiration saccadée dans le buisson où elle s’était cachée… Il se réveilla en sursaut. Il avait froid, très froid, et le bras de son frère était passé autour de sa taille. Au moins il se sentait calme et protégé, mais il avait si froid que même la chaleur du bras de son frère lui était insuffisante. Il entendait son souffle calme dans son dos. Les flammes devant lui faisait rougir son visage, la silhouette de Legolas se détachait non loin. Elladan se redressa :

- Ca va, Elrohir ?

Il avait senti son frère se réveiller.

- ... Je ne sais pas.

- Ce n’est pas une réponse… Oui ou non ?

- Oui, mais j’ai froid…

- " Oui, mais " ça veut dire non, Elrohir…

Il soupira.

- Bien, non si tu veux… de toute façon, je ne peux pas te mentir.

- Je sais, je sais aussi très bien quand tu ne vas pas bien. Approche-toi des flammes.

Elrohir obéit, et Elladan suivit son mouvement pour se remettre dans son dos.

- Je sens quand tu as froid, car tu trembles dans ton sommeil.

Il ne répondit pas.

Elladan le laissa tranquille, et se rallongea, non sans jeter de fréquents regards sur son frère qui grelottait. Dès que celui-ci se rendormit, il se tourna sur le dos et siffla très légèrement. Legolas se retourna.

- Tu peux m’aider ?

- Qu’est-ce que tu veux faire ?

- J’ai besoin d’un bandage.

Legolas s’accroupit près de lui.

- Pourquoi ne l’as-tu pas dit avant ? Où est-tu blessé ?

Elladan releva précautionneusement sa manche. Son bras était brûlant et enflé du coude au poignet. Legolas passa délicatement ses doigts sur la peau d’Elladan.

- Ce n’est pas grave. Tu as dû te cogner sur un rocher dans la rivière.

- Je ne peux pas bouger le poignet.

Legolas prit la paume d’Elladan dans la sienne et manipula sa main lentement. Il tira soudain d’un coup sec. Un craquement se fit entendre, et Elladan se mordit la lèvre.

- Tu pourrais faire ça plus délicatement !

- Sans doute. Si tu avais prévenu plus tôt. Un os de ton poignet se promenait chez son voisin.

Il récupéra un rouleau de tissu qui restait encore dans la sacoche de soin et le serra autour du poignet d’Elladan.

- Dors, maintenant.

Le visage de Legolas était dur. Elladan le regarda quelques instants :

- Tu sais quoi ?

- Hm ?

- Tu es aussi aimable et délicat que l’orc qui t’a empoisonné.

Legolas tiqua.

- Arrête. Ne parle pas de ça.

- Alors ne me fait pas croire que c’est le vent qui t’a fait tomber de la corde.

- Je n’ai pas dit ça.

- Tu n’as rien dit du tout, c’est bien ça le problème. Tu sais qu’on ne peut pas te soigner si tu ne dis rien.

- Je déteste ça.

Elladan sourit.

- Tu détestes dire que tu as mal ou te faire soigner ?

- Je déteste quand c’est toi qui me soignes.

Legolas ne put empêcher le coin de ses lèvres de se soulever légèrement.

- Allez, viens là, sale gosse. Assieds-toi.

Legolas obéit : il s’assit en tournant le dos à Elladan et souleva ses cheveux pour dégager sa nuque. Il vit du coin de l’oeil son ami tendre la main vers le feu, puis la retirer après quelques secondes.

- Prêt ?

- Pas le choix...

Il hoqueta de douleur quand la lame brûlante du poignard d’Elladan s’enfonça sous sa peau. Il sentit le métal soulever puis tailler la chair de sa nuque, juste sous ses cheveux. Lorsque la pointe acérée se retira, un liquide chaux et poisseux coula dans son cou, qu’Elladan essuya avec des feuilles froissées.

- Voilà, c’est fini.

Legolas se retourna vers lui en frissonnant. Elladan le regardait, les sourcils froncés :

- Hé, allonge-toi, tu es tout blanc !

Il voyait effectivement passer quelques étoiles passer furtivement devant ses yeux, mais le vertige se dissipa en quelques secondes.

- Non, ça va.

- Tu es trop anxieux.

- Je sais. Dors, je prends la garde.

Elladan le fixa encore quelques secondes, puis, apparemment satisfait, se rallongea contre le dos d’ Elrohir. Son esprit reparti bien vite vagabonder au loin, tandis que Legolas surveillait les ombres alentour, son arc de fortune à la main.

Le lendemain matin, rien n’avait changé dans les abords du camp. Legolas, qui avait pris sur lui de veiller toute la nuit sans se reposer, n’avait rien remarqué. Ni elfe, ni orcs. Ils décidèrent donc de se remettre en marche au hasard, après s’être promis d’étudier plus sérieusement la géographie des domaines elfiques. Elrond avait raison, cela pouvait toujours servir… Elladan avait pris la décision de s’excuser auprès de son père de n’avoir pas toujours écouté ses leçons.

Ils marchèrent à bonne allure durant tout le jour, s’accordant parfois une halte pour se reposer et manger un peu. Ils n’étaient de toute façon pas tenus de rentrer rapidement, mais ils n’était pas habitués aux expéditions improvisées et se savaient tout à fait incapables de survivre seuls plus d’une semaine. Nous verrons plus tard qu’ils se trompaient, et que tous perdus et affamés qu’ils soient, ils n’étaient pas elfes pour rien.

L’ambiance du petit groupe n’était pas des plus joyeuses : Legolas marchait en tête, ressassant ses souvenirs de la rivière, Elrohir rêvassait, obnubilé par l’enfant elfe qu’Elladan avait décrété être une hallucination due à la fatigue et aux émotions. Elladan, justement, tentait désespérément de se souvenir de ses cours de géographie, en ruminant de sombres pensées. Il se sentait responsable de son frère et de Legolas, même si ce dernier était plus âgé qu’eux, et s’inquiétait de l’issue de leur malencontreuse aventure.

Legolas, soudain, s’arrêta. Il saisit son arc, encocha une flèche, et visa sur sa droite...

- Legolas ?

- Orcs.

La flèche partit. Il y eut une sorte de grognement dépité, puis un bruit sourd : un orc tomba a quelques mètres d’eux. Des formes massives et imposantes surgirent derrière le cadavre, et se mirent à rugir et à beugler : ils étaient attaqués. Les elfes tirèrent des volées de flèches, gardant ainsi la plupart des orcs à distance, mais bientôt les créatures se rapprochèrent d’eux et ils durent dégainer leurs poignards. Les lames argentées tranchaient la chair sombre, du sang noir coulait sur leurs mains pâles, les grognements bestiaux des orcs couvraient les leurs. Elladan hurla lorsqu’une épée large et crochue déchira son épaule, glissa le long de son bras en arrachant la peau puis son bandage pour finalement heurter violemment son poignet déjà tordu. Il lâcha son arme, incapable de la tenir. Legolas bondit vers lui et décapita l’orc. Elladan profita de l’occasion pour ramasser son arme de la main gauche… droitier, ses coups seraient faibles et imprécis. Le bras droit serré contre lui, il ne pouvait plus que parer vaguement les attaques des orcs.

Legolas hurla une succession de mots, dont la plupart étaient incompréhensibles pour les jumeaux, et qui formait une sorte de chant. Elrohir reconnut au vol quelques mots dans le langage des elfes de la forêt. Legolas hurla de nouveau, mais s’étrangla avant de finir sa mélopée.

Un second chant s’éleva alors : le chant des guerriers elfes, celui qui donne courage et espoir, celui que les orcs haïssent et que les maîtres enseignent aux guerriers. La voix claire prit un timbre plus rythmé, chaque coup de poignard était un mot d’espoir ; Elrohir paraissait littéralement entraîné par ses propres paroles, il sautait, courrait, frappait et tuait sans perdre le rythme de ses mots. Peut-être contenaient-ils un peu de magie ?

En tout cas, elle fut dérisoire face à la force des orcs.

Le chant cessa brutalement : Elrohir était à terre, les yeux clos, le front en sang.

- Elrohir ! Elrohir ! Noooon ! Elrohir !

Elladan hurlait à s’en déchirer la gorge. La vue de son frère sans vie sapa ses dernières forces. Il tomba à genoux en pleurant. Il avait mal, il souffrait, il souffrirait désormais toute sa vie. Legolas poussa un cri de douleur et lâcha ses poignards. Du sang coulait de son bandage à demi arraché, une déchirure rouge sombre barrait la blessure qu’il portait déjà. Il tomba à terre et regarda les orcs se rapprocher de lui. Il semblait suffoquer sous la douleur. Elladan se mit à hurler :

- Imladriiiiiis ! Imladriiiiiiis !

Mais qui pouvait l’entendre, là-bas dans la cité ? Qui pourrait les secourir avant qu’ils ne soient tous tués ? Imladris était si loin...

Alors il baissa la tête, laissant ses cheveux noirs tomber en rideau de ses épaules, il ne voulait plus voir ce qui se passait, il ne voulait plus vivre. Il sentit un violent choc dans le dos, et sombra dans un puit noir sans fond.

 

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