Enfoncé dans mon fauteuil, la solitude m’ allait
bien. Plus de ces pensées gênantes, de cette journée passée à des
choses insignifiantes… Immobile, cloîtré dans le coton doux
de mon propre esprit, je profitais de cette sensation toute particulière
ressentie par l’ homme qui se repose dans un lieu familier et confortable.
Dehors, sous la neige de ce samedi d’ hiver, en chœur crevaient
les gueux, sans que je m’ en soucie…
Entra Mesth. Bonsoir, Mesth…
Nous nous saluâmes avec déférence, comme nous en avions
l’ habitude. J’ étais content de la revoir, cela faisait
fort longtemps. Le temps passa sans qu’ on lui souhaite le bonsoir alors
que nous devisions paisiblement. Puis elle me transmit un message : je devais
dire à Chloris, lorsque je la verrais, qu’ il fallait qu’ elle
explique tout à Mikal. Cette commission plutôt mystérieuse
me fit demander à mon amie de m’ en confier plus.
Entra Caashen. Bonsoir, Caashen.
Est-il besoin de vous conter toute l’ histoire ? Notre Mesth avait assassiné.
Nous vivons dans un monde dur, vous le savez mieux que moi-même… le
meurtre en est-il pour autant une activité proche de l’ agriculture
ou du jeu de tarot ? Cela n’ est point mon avis.
C’ est ainsi que je restai passablement étonné –malgré tous
mes efforts pour n’ en rien montrer- en écoutant ma trouvère
favorite, ma comparse baroque et fantasque des beuveries et du reste, m’ expliquer
comment elle avait créé un poison abominable… Ce vitriol
tuait sans douleur à peine la victime s’ endormait : il suffisait
d’ expliquer cela à celui qui venait d’ en boire pour qu’ il
en perde le sommeil. Puis la vie. Elle sortait justement la fiole –maudite,
cent fois maudite- contenant ce venin, mais…
Entra Chloris. Bonsoir, Chloris…
Puis Kharza. Salut aussi…
Après les coucou habituels, Mesth fit passer elle-même son message.
Et le ton, et l’ ambiance devenaient oppressants alors qu’ elle
répétait « tu lui expliqueras, n’ est-ce pas ? tu
feras ce qu’ il faut ?». Je suis fou, peut-être l’ ignoriez-vous.
Fut-ce pour cela que je ne dis rien ? La suite vous apprendra que non : sans
tergiverser plus que cela, mon amie ouvrit sa bouteille et s’ en jeta
le contenu derrière la cravate sans la moindre variation dans la ligne
imperturbable de ses sourcils, sans ciller ni manifester la moindre émotion.
Imaginez ma réaction. Ou plutôt évitez de l’ imaginer
: je fus carrément terrifié. Rien dans l’ attitude de Mesth
n’ aurait pu me laisser présager cela. Evidemment, on ne me dit
jamais rien à moi… J’ étais là, perdu comme
au saut du lit.
L’ auteur rêvée de toute phrase de plus de trois mots venait
de se suicider sous mes yeux et visiblement, la chose avait été planifiée.
Chloris conservait la gravité propice à l’ événement,
pour ma part je ne savais pas où me mettre, l’ acte m’ ayant
paru sur le moment absolument indécent… et Kharza d’ en
plaisanter. Enfin… je dis Kharza, mais je suis injuste… c’était
plutôt cette entité cauchemardesque qui la possède… ne
projetait-elle pas de faire de la dépouille de mon amie un zombie pour
participer aux tâches ménagères ?
Les Dieux, dans leur infini manque de miséricorde, m’ en sont
témoins : je n’ aurais point laissé commettre telle exaction.
Fût-ce par l’ un d’ eux.
Chloris et Mesth lui firent la morale… ce qu’ elles dirent exactement,
je n’ en ai pas le souvenir. Seules résonnèrent dans mon
esprit les claques qui furent données… parce que voyez-vous, il
y eut conflit. Et quand je bredouillai que j’ aurais aimé une
explication sur le terrible geste – car évidemment, lorsque j’ eus
repris ce qui me sert habituellement d’ esprit, je n’ envisageai
pas que mon amie ait fait ça sans une raison qui le justifie amplement-
on me répondit qu’ elle était folle et qu’ elle ne
le supportait plus… Je suis dément. Je peux sans doute la comprendre.
La soirée passa sans que je la voie passer : la scène avait cela
de terrible que j’ avais l’ impression qu’ elle se déroulait
dans l’ indifférence… Puis Mesth se pencha. Elle me dit
qu’ elle m’ aimait bien et je répondis un truc idiot. Puis
elle annonça « je vais aller me pieuter ». Moi, j’ ai
fait un petit commentaire amusant sur le fait qu’ elle aurait au moins
pu dire coucher, mais personne n’ a rigolé.
Et que dire… elle est partie dans les bras de Morphée, un type
que je ne regarderai plus jamais comme avant.

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