Chp1 : les elfes et les hommes
Les cris des soldats effrayaient les enfants calfeutrés dans le grand cellier. Au fond du château, les femmes, les vieillards et les petits tremblaient de froid et de peur. Les elfes menaient l’attaque sur le bastion du duc depuis plusieurs semaines, effrayant les soldats non pas par leur apparence, mais par leur silence : ils chargeaient sans un cri, sur un seul son de cor de leurs capitaines, et leurs cavaliers, des archers, décimaient les soldats des remparts. Les arcs elfiques étaient bien plus efficaces que ceux des hommes. Quant aux guerriers à pied, ils possédaient de longues épées, des lances et des dagues acérées que nul n’avait jamais réussi à briser. Certains elfes montaient des dragons qui semaient la panique en survolant les remparts, brûlant vifs les soldats humains qui ne pouvaient que cribler de flèches le ventre des bêtes. Les traits ricochaient sur la carapace des dragons, et les maîtres dragonniers les faisaient volter et plonger avec une aisance qui terrifiait les hommes. Les elfes étaient intouchables, des combattants redoutables, rapides et souples, bien plus que les soldats du roi. La neige qui recouvrait le sol depuis plusieurs mois ne faisait qu’augmenter la tension qui régnait dans le château : les soldats étaient épuisés, alors que les elfes ne paraissaient souffrir ni du froid, ni de la fatigue. Chaque jour, à l’aube, il repartaient à l’assaut des murs de pierre et se retiraient à la tombée de la nuit. Les soldats du duc pouvaient alors entendre des chants s’élever, aux mélodies rythmées et entraînantes.
Une nuit, deux pisteurs furent envoyés.
Un seul elfe était assis à la lisière de la clairière. Il tenait une sorte de petit tambour. La créature commença à murmurer un chant, au début très beau et très lent, qui s’accéléra en quelques minutes. A mesure que l’elfe augmentait le volume de sa voix, la clairière était envahie de ces êtres étrange et beaux, à la peau si pâle. Alors, nu-pieds et sans armure,les elfesse mirent à danser. Ils se mouvaient avec leur longue épée, effectuant des mouvements fluides brusquement stoppés sur un cri poussé à l’unisson ; ils paraissaient être en transe. Leurs corps graciles luisaient à la lumière des torches qui s’allumèrent une à une au milieu d’eux, venues de nulle part ; les lames des épées luisaient d’un feu sanguin.
Les pisteurs restaient silencieux, les yeux fixés sur les elfes. Ils étaient aux environs d’une cinquantaine, et malgré leurs mouvements amples, ne se blessaient jamais les uns les autres, ni ne se brûlaient aux flammes des torches plantées dans le sol.
L’un des deux hommes se tourna vers son compagnon, accroupi dans les taillis :
- Ce serait si facile de les tuer tous pendant qu’ils dansent... Ils sont si concentrés qu’ils n’ont même pas senti notre présence !
- Erreur, fit une voix calme derrière eux.
Les pisteurs se retournèrent lentement. Un elfe les dominait de toute sa haute taille, une flèche encochée dans son arc blanc. Trois autres créatures sortirent de l’ombre.
Lorsque les pisteurs revinrent au château, ils étaient pâles et très agités. Ils firent leur rapport aux officiers et au duc : les elfes les avaient suivis de près jusqu’à la lisière de la forêt, puis les avaient regardé rejoindre leur bastion sans leur faire de mal. Le duc et les capitaines leur posèrent bon nombre de questions, puis ils furent envoyés se reposer. Le duc se retira dans ses appartements : il avait été blessé dans la journée et son état nécessitait du repos. Son fils, un jeune homme fin aux cheveux noirs, prit sa place à la table des officiers : à dix-neuf ans, le prince Arutha était aussi bon guerrier et fin stratège que son père ; et la discussion se prolongea de longues heures.
A l’aube, alors que les capitaines et le prince revêtaient leur armure, on vint leur apprendre que le duc venait de rendre son âme aux dieux. Silencieux, les officiers ôtèrent leurs casques et mirent un genou en terre devant Arutha. Celui-ci dit d’une voix légèrement tremblante :
- Le duc sera enterré ce soir. Le couronnement n’aura pas lieu avant la fin de cette guerre. Je prends le commandement de l’armée.
-o-o-o-o-o-o-o-o-o-
Arutha se tenait sur le rempart, couvert de sang, l’épée à la main. Il hurla pour couvrir le bruit de la bataille :
- Envoyez les réservistes sur le rempart est ! Faites rentrer les blessés dans la tour !
Un rugissement monstrueux résonna soudain près de lui. Le prince leva les yeux : deux dragons se posaient sur le toit du donjon, crachant de longues flammes qui faisaient trembler l’air. Les deux dragonniers sautèrent à bas de leur monture, et du toit, bondirent sur les bâtiments proches jusqu’à atteindre les remparts. Là, ils firent une percée dans les rangs des humains, tuant à larges coups de leur longue épée une douzaine de soldats, dont le maître d’armes et un sergent. D’ où il se trouvait, le prince Arutha voyait les elfes bondir et parer les coups, enchaînant les mouvements avec une fluidité que ne connaissaient pas les hommes. Ce trop long instant d’inattention valut au prince un grand coup sur le côté de la tête. Sa vue se brouilla et il tomba à genoux. Résistant contre le vertige qui l’envahissait, il se redressa et donna un coup d’épée à l’aveuglette ; il fendit l’air sans rencontrer d’obstacle. L’elfe qui l’avait étourdi avait déjà couru plus loin. Frustré, il porta la main à son crâne : ses doigts revinrent couverts de sang. Il tituba, s’appuya aux moellons du rempart et glissa un regard vers le bas : les cavaliers elfes virevoltaient au pied du mur, infatigables. L’un d’eux l’aperçut et tira une flèche dans sa direction. Arutha se jeta en arrière alors que la flèche passait en sifflant à quelques centimètres de son heaume, maisil perdit l’équilibre et sa tête heurta violemment le sol de pierre. Il ne vit plus rien pendant quelques secondes, puis roula sur le côté pour échapper au souffle brûlant d’un dragon qui passait non loin.
- Killiwen andun gwannaer ! linwedo man tilren !
Arutha comprenait un peu l’elfique, mais lorsqu’il vit un dragonnier sauter à bas de sa monture et se précipiter sur lui, il ne perdit pas de temps en vaines traductions. Toujours à terre, il tira une dague de son fourreau, abandonnant son épée inutile en combat rapproché. La voix du dragonnier s’éleva, claire et forte :
- Tollen sherne !
Le prince ne connaissait pas ces mots. Il regarda le visage de l’elfe, puis son armure nacrée, ses bottes de cuir, le sol… Ses paupières s’engourdirent et ses doigts lâchèrent le poignard. Il papillota des yeux, bougea le bras pour reprendre sa dague, mais ses membres ne lui répondaient plus. Il se rappela subitement que les elfes avaient des pouvoirs étranges, que les magiciens des hommes ne connaissaient pas… Arutha sentit des mains le saisir et le soulever. Ce mouvement lui fit perdre le peu de repères qu’il lui restait, et son esprit bascula dans le noir.
-o-o-o-o-o-o-o-o-o-o-
Le vent glacé qui giflait le visage d’Arutha lui fit reprendre connaissance. Il n’ouvrit pas immédiatement les yeux mais tenta de deviner où il se trouvait. Il se sentait ballotté, un froid mordant piquait ses joues, et il avait l’impression d’être allongé en travers d’une selle. Sa tête reposait sur une matière froide qui semblait être du métal mou. Le mouvement qu’il ressentait lui faisait penser à un bateau sur une mer mouvante, mais sa position lui disait qu’il était sur le pommeau d’un cheval et que le cavalier le retenait dans ses bras. Pour en avoir le cœur net, il ouvrit les yeux.
Il retint son souffle. Un elfe aux longs cheveux dorés le tenait devant lui et sa tête reposait au creux du bras de la créature. Il portait un casque aux reflets bleutés ainsi qu’une cotte de maille nacrée et des habits de cuir sombre. L’elfe dit soudain :
- Ne bougez surtout pas.
L’être baissa les yeux vers lui. Son visage était fin et beau, ses cheveux retenus en fines nattes et ses yeux verts étrangement brillants. Arutha resta bouche bée. Il n’avait pas eu le temps durant la bataille d’admirer les guerriers elfes de près, et ne connaissait d’eux que des légendes. Désorienté, il se rendit pourtant compte qu’il n’était pas sur un cheval, car il n’entendait pas de sabots, et se redressa brusquement en donnant un violent coup de tête à l’elfe. Soudain la terre et le ciel furent confondus, un rugissement emplit l’air glacé et Arutha vit une longue queue hérissée de pointes brillantes passer juste devant son visage. Il se sentit tomber. Une main le saisit à la gorge et la voix de l’elfe siffla à son oreille :
- Petit imbécile ! Obéissez-moi ! Vous êtes sur un dragon à plus de quatre lieues de hauteur !
Le dragonnier redressa sa monture et Arutha retrouva son équilibre. Il était toujours allongé en travers devant l’elfe.
- Cessez de vous agiter ainsi, ou je serai forcé de vous assommer pour éviter la chute !
Le prince ne répondit pas et ferma les yeux : il imaginait le dragon tombant à toute vitesse vers le sol, les arbres se rapprochaient, il hurlait et il voyait l’elfe rire alors qu’ils chutaient vers une mort certaine. Il se secoua mentalement et rouvrit les yeux. Un vertige le saisit brutalement et il frissonna. Le vent donnait des coups sourds contre son corps, le parfum de cuir des vêtements de l’elfe lui montait à la tête, et il tremblait de froid. Il tourna légèrement la tête. Un superbe dragon aux écailles vertes et bleues vint à leur hauteur, occasionnant des déplacements d’air phénoménaux de ses ailes gigantesques. L’elfe qui le montait portait une couronne d’argent qui lui ceignait le front et retenait ses longs cheveux noirs. Il cria quelque chose en elfique qu’Arutha ne put comprendre, et le guerrier qui le tenait répondit sur le même ton pour se faire entendre dans le gémissement du vent. L’autre répondit brièvement, puis fit volter son dragon et fila loin au-dessus d’eux pour rejoindre un groupe de dragons, qu’Arutha n’avait jusqu’alors pas remarqué. L’elfe pencha la tête pour le regarder :
- Le prince Lyam.
- Pardon ?
- C’était le prince Lyam.
- Ah, enchanté.Et puis-je savoirpourquoi vous m’avez capturé ?
- Je ne le sais pas. J’obéis à ses ordres.
- Pourquoi volez-vous plus bas que vos compagnons ?
- Vous êtes beaucoup plus lourd qu’un elfe, humain. Et vous ne pouvez respirer dans les hauteurs où nous nous déplaçons avec les dragons. J’ai ordre de ramener un humain vivant, pas un cadavre.
- Tant mieux.
L’elfe le regarda d’un air sombre.
- Vous êtes bien impertinent, enfant ! Veuillez parler sur un ton plus courtois. Il serait fâcheux que mon dragon faiblisse un instant et que vous tombiez sans que je puisse vous rattraper. Nul ne m’en tiendrait rigueur : un dragon vaut plus qu’une vie humaine, surtout pour notre peuple.
Arutha se tut. Il ne connaissait pas le mode de fonctionnement des armées chez les elfes et ne savait s’il lui mentait ou non. Il prit le parti de le croire, au cas où.
- Pourquoi m’avez-vous appelé « enfant » ?
- Pourquoi posez-vous tant de questions ?
- Répondez.
Arutha sentit le dragonnier déplacer légèrement sa jambe, et le dragon se mit à enchaîner de brusques tours sur lui-même. Le prince hurla :
- Pardon, pardon ! Arrêtez !
L’elfe redressa la bête monstrueuse d’un simple mot. Arutha tremblait de peur, mais il réalisa que le dragonnier le tenait fermement.
- Cessez de donner des ordres, jeune prince. Les elfes n’obéissent qu’à leurs seigneurs, pas à ceux des hommes.
Il ne répondit pas.
Quelques secondes plus tard, le prince Lyam surgit au-dessus d’eux. Il vira sur là gauche et vint se placer sur le côté. Il cria au guerrier :
- Anirë, kessla tolldë lemniara ?
- Karnë sollen demin, Lyam haveninlë ! Kess narn ereg !
- Dare mossen kelig ! An bereth to dinlë, saneren coïmë !
Le guerrier salua, et le prince elfe tourna son regard vers Arutha :
- Nous arriverons dans quelques minutes, jeune homme. Il vaudrait mieux pour vous que vous vous taisiez et que vous ne bougiez plus avant que nous soyons à terre ! Vous pourriez vite regretter le moindre mot ou mouvement un peu trop brusque.
Le dragon vert et bleu rugit et se cabra avant de remonter à toute allure vers ses compagnons, et Arutha choisit d’obéir au prince elfe. Silencieux, il se perdit dans ses réflexions durant de longues minutes et finit par constater que les elfes semblaient maîtriser parfaitement son propre langage, aussi bien qu’ils maîtrisaient leurs montures. Les dragonniers elfes étaient légendaires, car longtemps les hommes les avaient cru disparus. Pourtant, au début de l’hiver, les elfes étaient sortis des forêts, armés mais silencieux, avec leurs côtes de mailles irisées et leurs lames blanches, accompagnés de dragons qui descendaient des montagnes. Ils avaient détruit plusieurs places fortes, brûlé les villes et tué les soldats, mais semblaient épargner les femmes et les enfants, ainsi que les vieillards. Personne ne pouvait comprendre leur langue, mais eux parlaient le dialecte commun avec une aisance déconcertante pour un peuple qui vivait caché depuis plusieurs siècles.
Soudain, Arutha prit conscience d’un détail qui lui avait échappé. Il avait lu dans un vieux parchemin historique que le roi des elfes avait deux fils : Lyam et Meecham. Mais ce parchemin était daté de deux cent ans… et le prince elfe nommé Lyam qu’Arutha venait de voir paraissait être à peine plus âgé que lui : il semblait avoir une vingtaine d’année, tout au plus…
Il demanda au guerrier :
- Quel âge a le prince des elfes, si ce n’est pas indiscret ?
- Lyam ou Meecham ?
- Euh… celui qui est venu tout à l’heure.
- Lyam a 2312 ans. C’est le plus jeune fils du roi.
Arutha hoqueta. Le dragonnier se mit à rire.
- Vous ne saviez pas que les elfes sont immortels.
- Non… Même au combat ?
- Vous avez sans doute pu constater que les guerriers elfes sont rarement tués.
- Cela est bien étrange...
- Nous avons nos secrets pour cela, mais les elfes ne meurent ni de vieillesse ni de maladie.
- Et de quoi peuvent-ils mourir, alors ?
- Cela aussi est un secret, humain curieux. Il serait stupide de dévoiler nos faiblesses.
- Bon... Et le roi ? Quel âge a t-il ?
- 4733 ans.
Le prince, bien que fort désireux de questionner l’elfe, décida de remettre ses questions à plus tard : le dragon avait modifié sa trajectoire. La descente était amorcée.
A SUIVRE
