Chapitre premier
Bree, à la fin d’un soir d’automne, quatrième âge du Gondor, sous le règne du bien-aimé roi Aragorn Elessar Telcontar et de sa Dame, Arwen Undòmiel du peuple des Elfes.
Une haute silhouette sombre se dessina un instant dans le clair de lune, puis disparut dans la nuit de l’une des rues principales de la ville. Une seconde ombre surgit alors d’une ruelle voisine et s’avança sur la petite place. Deux mains fines soulevèrent le capuchon qui couvrait la tête de l’inconnu, révélant soudain une sombre chevelure qui se déroula sur des épaules minces, et deux oreilles pointues apparurent entre les mèches noires. Plus noires que la nuit, plus noire que la mort. Personne n’oserait s’approcher de cet être étrange, qui dégageait une aura de confiance en soi déconcertante à cette heure si tardive. Un souffle de vent fit voler un pan de sa cape, mais la main de l’elfe jaillit et rabattit le tissu autour de lui. Inutile d’ameuter les ivrognes alentour en leur montrant les lames pâles qui ceignaient sa taille.
Il se dirigea à pas lents mais assurés vers un homme à demi assoupi, qui grognait des choses incompréhensibles dans son sommeil. L’elfe resta un instant immobile devant l’homme, puis se baissa à sa hauteur. L’homme continua de ronfler et de marmonner comme un bienheureux. Il n’avait pas vu les armes de l’elfe, et cela était bien, car si par malheur il les avait aperçues, il aurait immédiatement dégrisé pour appeler ses congénères à la rescousse. L’elfe n’avait aucune envie d’être agressé par une bande d’hommes brutaux, emplis tels des outres de vins, avides de se défouler et prêts à frapper au moindre mot qu’il aurait prononcé.
L’elfe se releva soudainement et bondit au centre de la place en dégainant un poignard. Des pas résonnaient sur les pavés de la rue principale, et malgré la pluie qui commençait à tomber ils parvenaient distinctement à ses oreilles. Pourtant la personne restait invisible à ses yeux, et il tourna plusieurs fois son regard vers des rues différentes sans apercevoir qui que ce fut.
Une voix s’éleva soudain derrière lui :
- Rengaine ton arme, je ne te ferai pas de mal…
L’elfe se retourna vivement. Un autre elfe se tenait là, enveloppé d’une cape aussi sombre que les cheveux qui ornaient ses épaules. La pluie les détrempait, et leur couleur noire prit des reflets argentés lorsque la lune apparut derrière un nuage.
Il était plus beau que tous les elfes qu’il avait jamais rencontrés. Ses traits étaient fins, ses yeux d’or pur miroitaient de paillettes de cristal argenté et ses cheveux d’ébènes ruisselaient de pluie.
- As-tu donc si peur de moi que tu restes muet ?
- Non mon seigneur, répondit-il, car il ne douta pas un instant que l’elfe en soit un.
Les yeux levés vers ceux de l’inconnu, il le regardait fixement, admirant le seigneur qui le laissait faire avec un sourire amusé.
- Etes-vous un Seigneur Elfe des Temps Anciens mon seigneur ?
Le sourire de son aîné se fit plus franc, et il posa la main sur son épaule.
- Je suis fier de voir un représentant de ma race connaître si bien l’histoire de son peuple…
Le seigneur elfe le dépassait de plus d’une demi-tête. Ses yeux se tournèrent un instant vers l’ivrogne étendu non loin, mais celui-ci resta immobile et il reporta son regard sur le jeune elfe. Ses yeux se plongèrent dans les iris verts sombre du jeune elfe. Celui-ci ne pouvait plus détacher le regard, subjugué par la beauté de son aîné.
- Tu es un descendant des Noldor, n’est-ce pas ?
- Oui mon prince !
- C’est un peuple noble et courageux. Tes ancêtres seront fiers de toi lorsque tu deviendras un érudit des temps anciens.
Le jeune elfe rougit, et balbutia quelques remerciements. Il se plongeait en effet très souvent dans les parchemins de la vieille bibliothèque de Bree, où en cherchant bien on pouvait dénicher quelques ouvrages elfiques.
Le Seigneur Elfe posa sa main sur l’épaule de son cadet, scrutant son visage. Des gouttes de pluie mouillaient son front et ses cheveux, mais le jeune elfe ne paraissait en avoir cure et gardait les yeux fixés dans ceux de son aîné. Il sourit encore en voyant l’admiration qu’il y décelait aisément.
Il murmura doucement, comme pour lui-même :
- Pardonne-moi, Eliniel. Je n’ai pu te sauver. Ils ne m’ont pas aidé…
Et jamais le jeune elfe ne sentit la lame froide d’une dague percer son cœur.
