Morgan des elfes : La Légende

Chapitre3 : Pas seulement à Bree

L’elfe se dirigeait vers la falaise à grands pas. Il était déjà tard, la nuit tombait peu à peu sur la lande déserte. Les ajoncs accrochaient la cape sombre de l’être gracile, mais peu lui importait l’état de son vêtement : s’il arrivait à l’heure, peut-être ne manquerait-il pas ce qui l’attendait au bord des falaises… Lui seul connaissait l’existence de cet endroit haut perché au-dessus des roches de granit, où les jours de tempête les vagues venaient éclabousser son visage penché sur la mer. Il était tranquille ici, loin des obligations de la cour du roi et de l’agitation des villes humaines. Personne ne venait jamais sur ces falaises, il le savait et profitait presque chaque nuit de la vue qui s’offrait à ses yeux.

Mais ce soir il n’était pas seul. Une silhouette longiligne se déplaçait sans bruit au milieu des bruyères, sans faire crisser les branches comme les humains seuls savent si bien le faire. L’elfe ne la voyait pas : il admirait le bal nocturne des mouettes au-dessus des rouleaux de la mer et n’avait d’yeux que pour elles et d’oreilles que pour le fracas des vagues sur les rochers.

La silhouette s’assit au côté de l’elfe contemplatif.

- C’est beau, n’est-ce pas ? fit celui-ci.

- Oui… ce n’est pourtant pas prudent de rester seul sur ces falaises. N’as-tu donc pas peur de tomber ?

- Non. De toute façon peut m’importe de mourir en tombant dans la mer, puisque je l’aime plus que tout.

- Tu es bien poétique…

- Je sais. Je n’aime pas la ville et tous ses bruits. Ici je suis seul et tranquille. Au fait, comment as-tu découvert cet endroit ?

- Je te suivais.

- Pourquoi ? il suffisait de me demander directement, si tu voulais connaître le chemin des falaises !

- Ce n’est pas pour les mouettes que je suis venu.

- Pourquoi alors ?

- Pour te tuer…

L’elfe glissa sur le côté, et le sang qui giclait de son cou colora les ajoncs d’or en fleurs écarlates. Il n’y avait plus personne sur la falaise. Les mouettes continuaient de rire sans avoir conscience de ce qui s’était passé, et de même les vagues roulaient encore et toujours sur les roches de granit et le sable et les galets. Rien n’avait troublé l’atmosphère habituelle qui régnait sur les falaises.

Bree, deux jours plus tard.

-J’en ai assez !

- Calmez-vous, Maître Morgan ! Nous avons fait tout ce que nous pouvions pour éviter un nouveau meurtre, mais si des elfes quittent seuls la ville nous ne pouvons leur assurer une quelconque protection !

- Ah ! La belle affaire ! Ici tout le monde sait qu’Elwyn partait tous les soirs sur les falaises ! Vous ne lui avez jamais proposé une quelconque sentinelle pour l’accompagner !

L’elfe enragé faisait les cent pas devant le bourgmestre de Bree, et le pauvre homme tremblait à chaque fois que les mouvements de la cape de Morgan laissaient apparaître la dague qu’il portait à la ceinture. Il détestait voir ce guerrier elfe quand il était en colère, car bien qu’il sût être aimable et bon, Morgan avait parfois de terribles colère qui dissuadaient les plus courageux de le contrarier un tant soit peu.

- Il aurait de toute façon refusé que quiconque l’accompagne…

- Qu’en savez-vous ?

Morgan devenait presque agressif, et le bourgmestre s’écarta de quelques pas vers la porte…

- Heu… je le connais tout de même un peu, et je connais son caractère solitaire.

- Il n’était pas au courant des menaces de cet assassin. Pourquoi ?

- Il n’était jamais là ! Il partait tôt le matin pour revenir au milieu de la nuit, et…

- Suffit ! Je sais tout cela ! C’est inutile de me le répéter !

En vérité Morgan se sentait tout simplement responsable du meurtre d’Elwyn. Il aurait pu le rejoindre aux falaises pour le prévenir, mais il avait alors préféré arpenter les rues de Bree à la recherche d’un hypothétique témoignage des meurtres précédents. Mais personne n’avait jamais vu l’assassin, et ceux qui l’avaient vu n’étaient plus là pour le raconter.

Les nerfs à vifs, Morgan cessa brusquement de tourner au milieu de la pièce et sortit en coup de vent, bousculant le pauvre homme au passage.

Il revint dans la demi seconde qui suivit :

- Je pars à Imladris demander de l’aide à Maître Elrond, vous savez visiblement très bien vous débrouiller sans moi !

Et il claqua la porte et disparut dans la chambre où il logeait. Quelques minutes plus tard, la chambre était entièrement vide et Morgan galopait bride abattue vers les terres du Seigneur Elrond.

Imladris, quelques jours plus tard.

La citée des elfes grondait d’une inhabituelle angoisse, et Morgan perçut ceci dès son arrivée. Il sauta de cheval, le confia en coup de vent à un garde qui ne broncha même pas, et courut aux appartements du maître des lieux. Elrond le reçut immédiatement.

- Ah, Maître Morgan, bénie soit votre venue en ces temps troublés ! Nous avons entendu les rumeurs qui courent à Bree… et ici tout le monde est inquiet.

- Mais ici vous ne craignez rien ?

- Hélas… Votre jeune ami, mon fils Elrohir, a disparu depuis de trop longues semaines, et nous sommes tous dans la crainte qu’il ne se fasse à son tour assassiner !

- Ah ! Ce n’est pas possible ! Tout va mal en ce moment ! Elwyn le Rêveur a été tué il y a cinq jours de cela, ainsi que plusieurs autres Noldor les nuits précédentes !

- Alors mon fils est plus qu’en danger. Elladan est parti à sa recherche depuis onze jours, et il n’est pas encore revenu.

- Où est-il allé ?

- Je ne sais pas ! Les gardes l’on vu partir au grand galop vers les forêts des Hitaeglir, mais je ne puis savoir s’il y est encore.

- Je comptais leur demander leur aide.

- Mais je crains pour leur vie, Elrohir est brisé par la Guerre de l’Anneau, j’ai peur qu’il ne se suicide et que son frère ne l’imite…

Morgan inspira puis expira profondément. Les nouvelles d’Elrond n’étaient pas celles qu’il attendait, et il ne pourrait avoir d’aide des Noldor si leurs deux princes avaient disparu !

- Maître Elrond, je vais partir pour Eryn Lasgalen, je crois que Thranduil ou Legolas y sont encore…

- Je ne puis vous garantir leur présence dans la forêt du Nord, mais je vais du moins vous donner des provision et un cheval frais pour aller jusque là-bas… en espérant qu’eux pourront vous aider mieux que moi. Je suis désolé.

- U-moe edaved, hîr Elrond.

Le seigneur elfe sourit tristement. Estel était mort depuis bien longtemps, et seules ses paroles avaient perduré, véhiculées jusqu’aux demeures des elfes par les gens de Helm, puis les marchands et les voyageurs.

Morgan s’inclina, remercia Elrond, puis se détourna et quitta lentement la pièce. L’avenir des elfes devenait chaque jour plus sombre et plus tourmenté…

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