Quatrième chapitre : un enfant
Morgan galopait à bride abattue sous les frondaisons d’Eryn Galen. Ses pensées allaient et venaient, d’un visage à un autre, d’un ami à un parent, d’un inconnu à un compagnon d’armes, d’un mort à l’autre...
Des images diverses se bousculaient dans sa tête, et il les laissait à leur guise s’éparpiller.
À la tombée de la nuit, il s’arrêta pour laisser son cheval, Lanthir, se reposer. Il ne l’avait pas ménagé depuis son départ de Bree, puis de Fondcombe. Le trajet était long, parfois dangereux, et surtout épuisant pour un cheval ! L’elfe était certes très léger, le poids de ses armes infime, Lanthir finissait quand même par être las de galoper tout le jour et parfois même toute la nuit. Ainsi, Morgan laissa sa monture choisir un endroit à son goût pour se reposer et sauta à terre. Il défit les sangles qui maintenaient ses armes et ses provisions sur le dos de Lanthir et les posa à terre sous un arbre ; puis il laissa le cheval s’en aller grignoter quelques touffes d’herbe un peu plus loin. Lui-même s’autorisa une bouchée de lembas, puis s’adossa à l’arbre à côté de ses armes.
La nuit devint bientôt assez noire pour qu’il pût à peine deviner son poignard à sa ceinture ; à nouveau ses pensées vagabondaient, et il regardait la voûte de Varda s’éclairer peu à peu. Le silence était presque absolu, malgré quelques –rares- hululements de hiboux.
Il sentit plus qu’il n’entendit Lanthir revenir vers lui, et tendit la main pour le caresser : le cheval s’ébroua, heureux de retrouver son cavalier, et Morgan passa sa main sur ses doux naseaux.
Mais Lanthir, tout cheval d’elfe qu’il fût, tout friand de caresses qu’il pût être, ne tarda pas à s’endormir. Morgan contemplait (ou plutôt, devinait) la silhouette du cheval, les yeux perdus dans la blancheur de son poil. Ses yeux s’étaient maintenant habitués à l’obscurité, et il voyait à présent assez clairement à plusieurs mètres devant lui.
Des pleurs retentirent soudain au-dessus de lui ; Morgan bondit, saisit son arc et une flèche, et le temps d’un éclair celle-ci était pointée vers une branche de l’arbre qui le surplombait.
Sa voix perça le silence de la nuit, et il dit en elfique :
- Qui est là ? Descendez, je n’hésiterai pas à tirer si vous n’obéissez pas !
Mais seuls les pleurs lui répondirent, et il ne tardèrent pas à redoubler. Alors Morgan remis rapidement son arc et sa flèche dans son carquois, et bondit. Il attrapa une branche, s’y hissa d’un coup de rein, et attrapant son poignard, se glissa au milieu d’une sorte de nid de feuilles, d’où venaient les pleurs.
Un enfant s’y tenait caché, roulé en boule et pleurant de terreur ; il eut un sursaut en voyant la silhouette de Morgan surgir brusquement de l’obscurité des branches, son long poignard à la main. L’elfe s’immobilisa, fixa un instant le petit garçon terrorisé, puis rengaina son poignard
L’enfant le fixa à son tour, et au bout de quelques secondes souffla avec difficulté :
- Vous... vous êtes un elfe ... aidez-moi...
Et il glissa en arrière dans les branchages. Morgan se précipita vers lui, et souleva légèrement le garçon à demi inconscient :
- Es-tu blessé ?
- Un peu... ma tête...
En effet une blessure tachait de rouge les cheveux d’or sombre de l’enfant, elle était heureusement peu profonde.
- Tu peux te relever et marcher ?
- Fatigué...
Alors Morgan souleva l’enfant dans ses bras, et sauta souplement sur une branche plus basse, d’où il put retrouver la terre ferme d’un autre bond.
Il dégrafa sa cape et la posa sur le sol, puis allongea le garçon dessus. Il paraissait s’être endormi, s’il ne s’était pas évanoui.
Morgan lava la blessure à l’eau de sa gourde, puis vérifia rapidement s’il n’était pas autrement blessé.
L’enfant était un elfe, très certainement un sinda d’Eryn Galen d’après ce que Morgan apercevait de sa tenue. Des bottes noires, des chausses vert sombre, une tunique elle aussi verte, le tout complété d’un petit poignard, d’un arc et d’un carquois à demi empli de flèches, visiblement adaptés à la taille de l’enfant. Une ceinture de cuir très sombre ceignait également sa taille, et elle était sobrement ornée de quelques runes de protection et de chance.
Morgan cessa là son examen, et replia les bords de sa cape sur le corps du petit garçon.
Il me dira son nom demain, je dois savoir d’où il vient pour le ramener chez lui. Je me demande pourtant ce qu’il fait seul au milieu de la forêt, à cette heure si tardive. Il est pourtant armé, mais il ne paraît pas tout à fait capable de se débrouiller seul. En ces temps étranges, il ne faut pas laisser les enfants se perdre ainsi sous les arbres, des araignées rôdent encore et la race des loups n’est pas éteinte à Eryn Galen. Ce garçon s’est probablement fait attaquer par quelque orc affamé... Il a eu certainement beaucoup de chance de s’en tirer sans de trop graves blessures, et sans tomber dans les pièges mortels des araignées.
